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La honte

Être parent, cela signifie être parfois aux prises avec la honte. Pas la honte de nos enfants, ils sont encore trop petits, mais la honte de soi-même, qui, dans certaines circonstances, s’illustre magnifiquement par l’expression « filer cheap ».

Après Croc et « La fois où j’ai eu l’air le plus fou », voici donc Mère indigne dans « La fois où j’ai filé le plus cheap (cette semaine) »:

Bébé, Fille Aînée et moi sommes en voiture. Dans le gros trafic. J’ai particulièrement hâte d’arriver à la maison, parce que Bébé a décidé qu’au lieu de dormir, elle préférait jouer à l’enfant martyr et hurler à plein poumons aussi longtemps qu’elle serait sanglée dans son siège.

Fille Aînée, quant à elle, remue. Sans arrêt. J’essaie de me concentrer sur la route malgré les cris de l’une, et font constamment irruption dans mon champ de vision, à la hauteur du frein à main, une jambe, un bras et les couettes de cheveux de l’autre.

Les minutes sont longues, très longues.

Moi: Chérie, reste assise comme il faut, s’il-te-plaît.
Fille Aînée: As-tu un crayon?
Moi: Chérie, y’a du trafic, je dois regarder la route, je ne peux pas chercher de crayon.

(Pendant que je proteste, ma main droite fouille entre les deux sièges avant et agrippe un crayon.)

Moi: Bon, tu as de la chance, j’en ai un. Tiens.
Fille Aînée: Merci.

Bon. Concentrons-nous sur la rou…

Fille Aînée: As-tu un papier?
Moi: (Gros et long soupir. N’oublions pas que, pendant tout ce temps, Bébé hurle, hurle encore et hurle toujours plus fort.) Chérie, je conduis. Y’a du trafic. Ce n’est pas le moment pour moi de chercher un papier.

(Ma main droite, qui a décidé aujourd’hui d’ignorer résolument ce que fait la gauche, c’est-à-dire conduire comme il se doit, re-fouille entre les deux sièges et ressort avec une vieille passe de stationnement verte.)

Moi: Bon, tu as de la chance, j’en ai un. Tiens.
Fille Aînée: Merci.

Bon. Concentrons-nous sur la rou… (Une masse chevelue se met à frétiller à ma droite.)

Moi: Chérie, ARRÊTE DE BOUGER!
Fille Aînée: Mais ma ceinture est bloquée!
Moi: C’est parce que tu n’arrêtes pas remuer! Détache-là et remets-la, mais fais ça vite!
Fille Aînée: C’est parce que je veux mettre un papier sur le siège en avant!
Moi: C’est pas le temps de faire ça!

Plein de voitures tout autour, cris stridents à l’intérieur, et Fille Aînée qui s’étire malgré tout entre les deux sièges. Un petit papier vert atterrit sur le sac à couches.

Moi: Bon, là, ÇA VA FAIRE. Je suis vraiment de mauvaise humeur. Tu me déranges, tu ne restes pas assise à ta place et c’est dangereux. Tu vas rester assise comme il faut jusqu’à la maison, sinon ça va aller mal. Compris?
Fille Aînée: Mais…
Moi: Ça suffit. Tu. Restes. ASSISE.

Silence. Même Bébé a arrêté de crier (devrais-je m’inquiéter? Je ne me pose même pas la question). Je sens que Fille Aînée est malheureuse et blessée, mais là, franchement, je m’en fous. Je suis très tatillonne sur la sécurité en voiture et elle a dépassé mes bornes.

Nous parcourons encore deux kilomètres à pas de tortue. Enfin, enfin!, nous prenons la bretelle de sortie de l’autoroute de l’enfer et retrouvons notre banlieue d’amour et notre drive-way chéri.

Une fois hors du cauchemar, le contenu du chaudron a cessé de bouillir et je commence à me sentir vaguement mal de m’être emportée. Je m’apprête à dire un mot gentil à Petite Chérie pour la remettre d’aplomb, mais avant de sortir de la voiture, mes yeux se posent sur le petit papier vert:

Tous ensemble: Ah, merde.

Fille Aînée: C’est pour ça que je voulais te le mettre en avant…

Évidemment, tous les petits mots gentils ont été prononcés, mais il était trop tard. Malgré toutes les justifications du monde, le sentiment d’avoir été horriblement cheap s’était abattu sur moi comme une tache tenace, et je n’aurais pas assez de Monsieur Net pour la déloger.

Le pire, c’est que ce n’était pas la première fois, et ce ne sera probablement pas la dernière. Experts au « Comment être pas fins et trop fins en même temps », les enfants n’ont pas fini de nous faire filer cheap.

Bah! Au moins, je suis presque certaine que je pourrai prendre ma revanche et les culpabiliser à mort quand je serai très, très vieille…

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8 réponses à La honte

  1. Damia dit :

    Décidement, Fille ainée et Princesse se ressemblent beaucoup!

    Pomme Cerise: Demande

    Les enfants doivent avoir un don inné, c’est certain! À chaque fois que je suis persuadée que je fais bien de tenir mon bout en lui disant non… elle me sort un… Je t’aime…

    Finalement, tous les parents sont destiné à se sentir cheap!

  2. Mère indigne dit :

    J’ai lu ton billet, et c’est exactement cela! Et je pense que le mot « déstabiliser » est particulièrement bien choisi…

  3. French Lily dit :

    Je crois que nos enfants connaissent très bien nos limites… et comment nous « désamorcer » en une fraction de seconde ;-) De vrais petits génies!!

  4. Parents du monde, résistez! Seigneur! vous laisserez donc vous toujours autant manipuler en toute inconscience de la grande vérité que les enfants vous cache à tout prix? Laissez-moi vous dévoiler ce terrible secret, que j’ai appris à la dure pendant 10 ans d’enseignement…
    LES ENFANTS AIMENT INCONDITIONNELLEMENT!
    Alors mettez le «cheap» de côté… sinon, bientôt, ils vous manipuleront jusqu’à votre mort!

    Mais pour la question de fond, c’est très mignon!;o)
    (Je pense que je vais en faire ma phrase fétiche!)

    - le prof

  5. Mère indigne dit :

    Justement, ce sont les SEULES personnes qui, du moins pendant un certain nombre d’années, nous aiment inconditionnellement (à part nos parents mais je ne sais pas pourquoi, ce n’est pas le même feeling)… D’où la difficulté de les fustiger lorsqu’ils nous font de telles déclarations!

  6. Tu n’as qu’à lui écrire un ti-mot d’amour et le mettre dans sa boîte à lunch(sur sa « napkin » par exemple)et attends la réaction…
    Une déclaration en vaut une autre peu importe la circonstance!

  7. Mère indigne dit :

    @fille aînée et soeur d’elle: j’ai déjà fait ça… pour finir par me faire blaster s’il n’y avait pas de petit mot tous les jours! ;) Mais je trouve d’autres moyens!…

  8. Renée-Claude dit :

    Tu sais, quand notre mousse nous dit : « Je t’aime » après qu’on l’ait disputé, moi ce que je comprends entre les lignes, c’est : « merci maman de mettre tes culottes de maman en m’imposant les limites dont j’ai besoin ».
    Alors je réponds :  » moi aussi, je t’aime » et je m’assure que mon petit comprend bien ce qui s’est passé…
    Je ne dis pas, toutefois, que mon coeur n’est pas un brin écorché au passage… mais ça fait partie de la « game »…

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