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Combines et combinés

Je déteste le téléphone. Même appeler des amis, ça m’indispose. En fait, si je recevais une lettre tout ce qu’il y a de plus légitime qui m’enjoignait d’appeler au 1-800-Quèqu’chose pour réclamer un gros lot de 5000$ sans condition, ça prendrait trois semaines avant que je me décide.

Mais il y a pire que parler au téléphone: c’est parler au téléphone avec des enfants.

Qu’on me comprenne. J’aime les enfants. J’en ai deux. J’aurais commencé à vingt ans et j’en aurais eu cinq si j’avais su. Je me suis tenue avec des enfants pendant des années (il y a longtemps). Simplement, je n’apprécie guère la combinaison enfants-combiné.

Enfin, non, ce n’est pas vrai. Il y a bien quelques enfants avec lesquels j’irais jusqu’à dire que j’ai du plaisir à parler au téléphone. Les miens.

Sérieusement, il faut vraiment être plein de ressources et de bonne volonté pour discuter le bout de gras avec un bout de chou. De un, au téléphone, ils n’ont rien à dire. Et les enfants, ils ne sont pas comme des adultes qui n’ont rien à dire: nous, on a le small talk. On parle pareil. Eux, non. Non seulement ils n’ont rien à dire mais en plus, ils se taisent. De deux, si par hasard ils se décident à proférer un son, je vous parie ce que vous voudrez que ce sera incompréhensible. Insupportable!

Comment? Si cela m’exaspère à ce point, je n’ai qu’à ne pas parler aux enfants au téléphone? Oh, oh, minute: est-ce que j’ai déjà demandé à parler à un enfant au téléphone? Le diabolique de la chose, c’est que ce sont les parents du chérubin qui, la majorité du temps, imposent ces « conversations » à leurs victimes innocentes.

Une connaissance — Je te dérangerai pas longtemps, c’est Machin qui m’a dit que tu avais une bonne recette de pâtes tomates-basilic.
Moi — Heu, oui, alors tu as besoin de quatre tomates, d’ail…
(Cris en voix off: « Veux pahler au téhéphoooooooooone! Veux! Wouiiiiiiinnnn! »)
La connaissance — Minute, y’a Ti-Chou qui me tire les cheveux.
(Connaissance en voix off: « Attends, Ti-Chou, maman parle à Mère indigne . » « Mé moi veux y pahler, bon!!! Veux!!! Ouinnn! » « Voyons Ti-Chou, tu ne la connais même pas. » « Ouiii la connaiiiiiiiis!!! Wouiiiiinnnn!)
La connaissance — Bon, Ti-Chou veut te parler. Attends, je te le passe.

Hein? Quoi? Mais veux pas lui pahler, moi, à Ti-Chou! D’abord, je ne me souviens même plus de son nom! Et ma recette alors?

Mais il est déjà, hélas, trop tard. Le piège s’est refermé sur moi. Une respiration sifflante se fait entendre à l’autre bout de la ligne.

Moi, de la voix sirupeuse d’usage — Allôôôôô toi! Comment ça vaaaa?
Ti-Chou — (Respiration sifflante.)
Moi — Ça va-tu bieeeen?
Ti-Chou — (Respiration sifflante.)
Moi — C’est qui tes amis à la garderiiiiiiie?
Ti-Chou — (Respiration sifflante. Voix de la mère en arrière-plan: « Dis bonjour, Félix-Robert! » Ah ouais, c’est ça. Félix-Robert.)
Moi, faisant de gros, gros efforts — C’est quoi ton jeu préférééééé, Félix-Robeeeert?
F.R.: Vhhrimmeian. Ghrruguian. (Ces gargouillis inhumains sont interrompus par le son du téléphone qui tombe par terre. Mon cauchemar serait-il terminé? « Hon! Tombééé! Tiens, Chouchou, le téléphone est ici. » Faut croire que non.)
Moi — Pouf, pouf. Es-tu content de t’appeler Félix-Robert, Félix-Robert?
F.R. — (Respiration. Sifflante.)
Moi — Sais-tu qu’avec un respir pareil, tu pourrais faire des bonnes blagues de pervers au téléphone?
La connaissance — J’te demande pardon???

Ben oui. C’est ça le problème. On ne peut même pas déconner un peu au bout du fil, on ne sait jamais quand les parents vont reprendre le combiné.

À la limite, on pourrait ne rien dire du tout. « Tu parles pas, mon p’tit coco? Ouais, ben tu sauras que c’est un jeu qui se joue à deux. » Puis, ayant énoncé les règles, se taire jusqu’à ce que le papa ou la maman reprenne possession de l’appareil. Mais il y a fort à parier que, n’entendant pas sortir du combiné de bourdonnement familier se terminant en point d’interrogation, les parents se douteront de quelque chose. Et seront mécontents. En effet, non seulement il faut de bonne grâce parler à Ti-Chou, il faut de surcroît avoir l’air d’aimer lui parler au téléphone.

Ne pourrait-on pas alors continuer tout bonnement à lire notre polar à voix haute, en mettant les intonations sirupeuses aux endroits pertinents?

– « Le problèèèèème, Conrooooy, c’est que je ne te fais pas confiance pour l’enquêêêêêête »?
– (Respiration sifflante.)
– « Ah ouaiiiis, Jaaaaack? »
– (Respiration sifflante.)
– « Eh ben toiiii, ton problèèèème, c’est que tu es un fils de puuuuuute »?
– Je te demande pardon???

Eh oui. Prise la main dans le sac, et retour à la case départ.

***

Tu dis? Ta fille veut absolument me parler, mais avec tout ce que je viens de te raconter, tu n’oses pas…? Heu… Mais non, voyons! Y’a pas de problèmes! Tu es une amie, après tout, c’est pas pareil… Et puis je ne voudrais pas que ta Chouchoune se sente rejetée par ce monde d’adultes déjà si opaque et sans pitié. Mais à condition que, si elle ne dit rien, tu reprennes le téléphone après quinze sec… Allô? Allôôôôô toiiii!… (Respiration sifflante.) Ça va-tu bieeeeeen?

Engagez-vous, rengagez-vous, qu’y disaient!

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4 réponses à Combines et combinés

  1. Anonymous dit :

    Lol!!!
    C’est tout à fait ça!! Les enfants ne parlent pas au téléphone… résultat… on fait un monologue trés sympa pdt 5min…: un pur moment de plaisir!
    Julie

  2. Frère (et parrain) condamnable dit :

    J’ai 20 ans, et une soeur et deux frères, âgés d’un à 6 ans. Et quand j’apelle chez Maman chérie, ils veulent toujours me parler. Du moins les plus vieux. Et leur respiration sifflante m’éneeeerve au plus haut point!!!! Et je ne peux pas leur parler de la conquête de ma nuit, du bitchage au travail ou de la tricherie aux examens, ils gueuleraient ça à Maman chérie…

    Mais ils sont siiiii miiignoooooonn!!!

  3. Zaz dit :

    Je ne vois à peu près que Gotlib pour illustrer ce post. Du grand art Madame.

  4. Devinci72 dit :

    Wow! C’est toute une prise de conscience que je viens de faire là! Premièrement j’viens de me rendre compte à quel point je détestais parler au téléphone avec des enfants. Deuxièmement, à quel point je n’étais pas très malin quand je passe le téléphone à mon fils de un an pour qu’il jase un peu avec son papy d’amour. En lisant ton texte, je me suis très bien imaginer mon père levant les yeux au ciel en s’interrogeant sur la réelle valeur de l’exercice. Shame on me !!!

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