Soeur indigne — J’ai l’oeil gauche qui saute depuis trois jours.
Moi – Fatigue?
Soeur indigne — Méchantes nuits. Surtout la dernière. Et disons que je ne pouvais pas vraiment compter sur la Belle au bois dormant.
La Belle au bois dormant, alias Beauf’ adoré, qui avait oublié la veille que quatre consommations alcoolisées plus deux Sudafed, ça fait faire dodo longtemps, et ça fait faire dodo n’importe où.
Beauf’ adoré — Heille, sérieux, je fais une grosse sinusite (Soeur indigne lève les yeux au ciel), pis hier, j’ai été avec ton frère au forum. J’avais pas pensé aux Sudafed, j’ai pris trois-quatre bières, pis je me suis endormi en pleine game, Toronto-Montréal, peux-tu t’imaginer? Le monde alentour était comme “AAAHHHHAAAAHHHOUHHH!!!!“, moi, je dormais. (Soeur indigne re-lève les yeux au ciel.) Je me suis réveillé pour les prolongations, ensuite, je me suis rendormi chez ton frère. Je me souviens vaguement de m’être mis au lit chez nous, pis après, ça a été le noir total. (Beauf’ adoré secoue la tête d’un air émerveillé.) To-tal.
Soeur indigne — Le noir total, avec la petite qui hurle pendant quarante minutes aux trois heures.
Beauf’ adoré — Rien entendu. En tout cas, je me sens vraiment tout croche aujourd’hui.
Moi — C’est gentil d’être quand même venu faire un tour.
Soeur indigne — Oh, il n’a pas eu trop le choix. J’avais fait exprès de dire à ma fille qu’on allait jouer avec la tienne. Après ça, plus de retour en arrière possible.
Soeur indigne est diabolique. Je prends des notes.
Beauf’ adoré — En tout cas, essaye pas de me faire boire du vin ou quoi que ce soit aujourd’hui. Pas question. No way.
Moi, l’air innocent — Correct. Je vais partager le reste du Gewurtz d’hier soir avec Soeur indigne.
Beauf’ adoré — Du Gewurtz?
Moi – Ouaipe.
Beauf’ adoré — Bon. Un demi-verre, ça ne me tuera pas.
Soeur indigne — Quoi? Tu vas boire après hier?
Nièce chérie sauve la situation en pointant du doigt sa soeur d’un an, qui, en faisant semblant de rien, dérive dangereusement vers l’escalier.
Nièce chérie — Maman, faudrait mettre la barrière pour ma petite soeur.
Soeur indigne — Ah. Ouais. (Soeur indigne met la barrière et se frotte le visage.) Ostie d’oeil.
Fille Aînée, de ma chambre où elle s’occupe à on ne sait quoi — Maman, “ostie”, est-ce que c’est un mauvais mot?
Moi, appliquant le principe selon lequel la meilleure défense, c’est l’attaque — Chérie, qu’est-ce que tu fais dans la chambre de Papa et Maman, là?
Fille Aînée — Rien!
Beauf’ adoré, dans le but de faire oublier son demi-verre de vin à Soeur indigne, nous tourne le dos au comptoir et, tant qu’à faire, commence à faire cuire le dîner.
Soeur indigne — Faut mettre l’ail, les tomates, et ensuite les crevettes.
Moi, porte-panier réjouie — Y’a mis les crevettes avant les tomates, y’a mis les crevettes avant les tomates!
Soeur indigne — T’AS PAS MIS LES CREVETTES AVANT LES TOMATES?
Soeur indigne et moi sommes la terreur des hommes. Beauf’ pourrait vous en parler longtemps.
Mais Beauf’ adoré est aussi un mâle alpha qui résiste vaillamment à l’émasculation. “Ben, tu m’as dit qu’on mettait un peu n’importe quoi dans la sauce!”
Soeur indigne, aussi une alpha devant l’éternel — N’importe quoi, mais pas n’importe comment!
J’ai quand même un peu pitié.
Moi — Tiens, soeur, un verre de vin. Ferme les yeux, bois, et si le dîner est dégueulasse, on ne lui permettra jamais de l’oublier.
Nièce chérie vient, une fois de plus, au secours de son papa. “Maman, faudrait enlever les billes dans la bouche de ma petite soeur.”
Bébé nièce — Gurgl.
Soeur indigne — Ah. Ouais. (Elle extirpe expertement quatre ou cinq billes de la bouche de Bébé nièce.) Sérieusement, faut que je dorme, là. Mon cerveau arrête de processer.
Moi – Heille, ça me fait penser. Moi, je dors, mais je fais des rêves malades.
Soeur indigne — Genre, tu rêves que tu peux te reposer?
Moi – Non. Je sais pas comment te dire ça, c’est dégueulasse, mais j’ai rêvé que je frenchais George Bush.
Soeur indigne — HEIN??? T’es ben folle!
Beauf’ adoré profite de la confusion pour s’approprier le reste de la bouteille.
Moi – Je pense que c’est mes histoires de livres. Tsé, c’est comme si j’avais peur de devenir populaire, qu’être populaire c’est comme, genre, mauvais.
Soeur indigne — Ben, là! La popularité! T’aurais pu rêver que t’embrassais Brad Pitt! George Bush, mon Dieu.
Moi – Je sais, c’est dégueu.
Fille Aînée, toujours enfermée dans ma chambre — Maman, “George Bush”, est-ce que c’est un mauvais mot?
Moi – Coudonc, toi, veux-tu bien me dire ce que tu fais dans la chambre de Papa et moi?
Fille Aînée — Rien!
Moi – Viens jouer avec ta cousine, elle est venue pour te voir!
Fille Aînée — J’peux pas!
Je décide d’aller voir si ma progéniture n’aurait pas eu la mauvaise idée de fouiller dans notre tiroir aux trésors.
J’ouvre la porte sur une vision de Fille Aînée qui saute sur notre lit, flambette. Pour les lecteurs d’ailleurs, “flambette”, ça signifie completely deshabilled.
Moi – Ben voyons, chérie! Qu’est-ce que tu fais?
Fille Aînée — Je me pratique à danser nue.
J’ai l’impression qu’on vient de me fourrer dix-douze billes dans la bouche. “Gurgl.”
Je referme la porte, doucement. Je prends possession du verre de Beauf’ qui m’apparaît, ma foi, pas mal plus qu’à moitié plein. Je le cale. À Beauf’: “Aurais-tu une couple de Sudafed?”
Beauf’ adoré — Qu’est-ce que t’as?
Moi – Je… J’ai les deux yeux qui sautent sans arrêt. Je pense que c’est une fillusite. Aiguë.
Beauf’ n’avait pas ses Sudafed. Ou peut-être qu’il ne voulait pas partager.
Moi – Heille, champion, je suis sûre que ton dîner va être excellent, mais si tu permets, je passe mon tour.
Parce que moi, si je ne voulais pas craquer, fallait que je me fasse de la soupe.
***
Et où était Père indigne pendant ce temps-là? Il montait une piste de chemin de fer dans le sous-sol, soi-disant pour que les filles puissent s’amuser avec.
Moi – J’ai trouvé ça un peu raide de ta part de m’abandonner juste au moment où Fille joues en bas avec des locomotives, alors que moi, je dois gérer un stress majeur avec une future reine du pole dancing.
Et Père indigne de répliquer: “Moi, au moins, j’ai pas frenché George Bush.”
J’ai alors eu l’impression d’être télétransportée au beau milieu d’un immense désert, dont une nuit noire aurait pris possession à tout jamais. C’était glacial, inhospitalier. Un chameau qui passait par là m’a regardé avec plein de mépris dans ses yeux globuleux, et il m’a dit: “T’aurais vraiment dû te taire au sujet de ton cauchemar, parce que là, Père indigne, t’en as pour des années à ne rien pouvoir lui reprocher.”